Mademoiselle Delamal : 20/20

    L’élève modèle. La plus que parfaite. Dans une cour de récréation, elle devait être celle qui restait assise sur un banc près de la maîtresse pendant que les autres couraient dans les flaques, se salissaient. Elle était celle qui observait, qui jugeait, celle qui avait un avis sur tout. Petite, elle survolait déjà le monde avec cette facilité déconcertante qui ne l’a pas quittée en- suite. Je l’ai détestée adulte, je l’aurais détestée enfant. Mais s’il y a bien une chose dont je suis sûre, c’est que nous ne contrôlons pas tout, et certainement pas les émotions enfouies le plus profondément en nous. Par exemple, certains êtres que nous avons à peine connus nous obsèdent une fois morts. C’est le cas de Mademoiselle Delamal pour ce qui me concerne.

Je suis incapable de dire qui elle était, de quoi elle est morte. C’était une femme sans his- toires et elle n’était pour moi qu’une parfaite inconnue, mais le fait de passer de l’autre côté la pare à mes yeux d’un attrait nouveau, comme si elle bénéficiait d’une seconde vie outre- tombe, bien plus passionnée, plus intense que la première. Elle me fait penser à ces grands voyageurs qui font de brèves apparitions parmi nous et dont l’éloignement, l’absence prolon- gée se voilent peu à peu de mystère. Je ne sais presque rien d’elle, de sa vie, de son passé. Le peu que je sais, je l’ai appris pour l’essentiel après sa mort. Le reste n’a existé que dans mon imagination, dans la représentation que je me suis faite de sa vie, de sa personnalité. Dans mon esprit, elle appartient toujours au monde des vivants. Ce sont les souvenirs les plus ano- dins qui me reviennent en premier. Elle est assise dans la classe, à la place de mon fils. Elle revient me hanter toutes les nuits. Elle me nargue avec sa mèche argentée qui lui barre le front. Son écharpe aux sequins brille dans ma chambre. La myriade de paillettes brodées se reflète sur les cadres-photos de Côme et d’Henri, occultant les visages des personnes qui comptent le plus pour moi. Elle me nargue parce qu’elle est le châtiment, que je suis le crime. Mes fautes ont pour noms Orgueil et Vanité.

Quand est-ce que cette comédie insensée a commencé au juste ? Le jour où je l’ai rencon- trée, celui où Henri a invité un nouveau client à dîner ? Ces deux évènements sont rapprochés dans mon esprit, mais ils ne le sont pas tant que ça. Une éternité s’est écoulée entre eux. Une chose dont je suis sûre, c’est que cela a commencé au premier trimestre. Mademoiselle Dela- mal n’était alors qu’un nom sur un emploi du temps. Des lettres capitales sur une feuille à pe- tits carreaux. Elle n’était pas encore l’écharpe aux sequins. Cette idée me bouleverse. C’était il y a quoi… Neuf, dix mois. Une année scolaire, trois trimestres, trois bulletins. Cela me semble si loin aujourd’hui… Qu’est-ce qui avait commencé d’ailleurs ? Je suis incapable de le dire. Tout ce dont je me souviens, c’est de ce soir de décembre où j’ai senti pour la première fois que quelque chose était en train de m’échapper.

À l’époque, nous menons la vie de n’importe quelle famille bourgeoise de province. Nous habitons une de ces grandes maisons de centre-ville avec une façade imposante et un jardin fleuri à l’arrière. Une maison de notables entourée d’autres maisons de notables. Des den- tistes, des notaires, des experts-comptables… Des familles entières blotties dans une rési- dence encerclée par de grandes grilles en fer forgé à l’entrée. Nous fréquentons les membres du Rotary, recevons beaucoup et sommes beaucoup reçus en retour. Un dimanche sur deux, nous allons déjeuner dans une salle feutrée du Carlton dont les cireuses automatiques de chaussures amusaient tant Côme quand il était enfant. Nous assistons aux galas de bienfai- sance, aux baptêmes, communions, mariages, lunchs ou autres manifestations auxquelles on nous invite régulièrement et où nous nous efforçons toujours de nous faire bien voir. Nous passons le mois d’août sur la Côte d’Azur, près de Saint-Paul-de-Vence, dans une somptueuse villa avec piscine, propriété de la famille d’Henri. À noël, nous louons un chalet à Megève avec les amis ou la famille. Je m’habille dans les boutiques les plus chics de la ville, Henri fait tailler ses costumes sur mesure. Il possède un quatre-quatre rutilant qu’il change tous les trois ans, ma petite berline dort à côté du mastodonte dans le garage. Nous faisons beaucoup d’en- vieux, des jaloux qui nous jettent des regards noirs au restaurant ou au cinéma. Henri a ses matchs de tennis, je me détends en nageant dans la piscine privée du club sportif le plus sélect de la ville. Côme a ses leçons de guitare au conservatoire. J’aurais préféré qu’il continue le piano ou le violon, mais j’ai cédé pour l’instrument de son choix à la condition qu’il continue le solfège. Et puis, il y a ses cours de natation deux fois par semaine. Nous avons l’amour de la nage en commun. La nage, pas l’eau. Le goût du flottement, de l’apesanteur aquatique, de la légèreté nous unit. Tous les étés, Henri s’inquiète quand nous partons nager dans la mer tous les deux. Selon lui, nous partons trop loin, trop longtemps. On le retrouve pétrifié sur la plage. La témérité n’est pas son fort. Ça nous fait rire de le faire enrager.
Chaque jour apporte son lot de petites joies et de frustrations quotidiennes mais je ne me plains jamais. C’est une chose que l’on ne m’a pas apprise. Never complain, never explain, comme dirait Miranda au bureau. Parce que je travaille. Je suis cadre supérieur dans un grand groupe industriel. J’aurais pu me cantonner au rôle de femme de, d’épouse de notable de pro- vince qui court les expositions et les salons de thé. J’ai toujours refusé de le faire. L’indépen- dance me donne un sentiment de liberté dont j’ai toujours refusé de me départir. Et comme je veux aussi être une salariée modèle, je ne compte pas mes heures. Entre le bureau, la maison, les mondanités, les costumes d’Henri à aller chercher chez le teinturier, la voiture à conduire au garage, le collège, les employés à domicile à briefer, chaque instant de ma journée est chronométré à la seconde près. Rien n’est laissé au hasard. Je prévois tout, du moins, je m’y efforce. Jusque-là, rien n’est venu enrayer la mécanique bien rodée de notre existence. Nous menons une vie conventionnelle, lisse comme des draps de soie en apparence, mais qui de- mande en réalité des efforts quotidiens que personne ne voit. J’ai toujours fait en sorte que rien, ni personne n’éclabousse notre bonheur. C’est mon rôle de maîtresse de maison, d’épouse et de mère modèle. La vie s’écoule tranquillement, sans explosion de joie mais sans tristesse non plus. J’avance chaque jour avec prudence et sérénité, comme on pousse un pion sur un damier, en évitant les obstacles ou en les contournant. Mes petites cases noires.

 

                                                                        Maths : 20/20

   De l’extérieur, j’imagine que notre famille ressemble à n’importe quelle famille heureuse. Une famille comme il faut, sans histoires. Nous vivons cachés derrière d’immenses grilles en fer forgé qui protègent la Résidence des Cyprès. Un pâté de maisons tape-à-l’œil protégées des regards par des haies géantes, des pavillons pour riches taille XXL, bien espacés les uns des autres. Habiter ensemble d’accord, mais à une distance raisonnable. C’est là que mes pa- rents ont choisi de vivre. Ils ont même été les premiers à s’installer quand la résidence a vu le jour. Une famille modèle. Une famille témoin pour reprendre l’expression de l’agent immobi- lier venu faire visiter notre maison à une autre famille un jour. La famille témoin, voilà ce que nous sommes.
Mes parents font tout ce qu’il faut pour. Ils tiennent la porte d’entrée aux voisins, leur prêtent des outils de jardins, les invitent tous à des pique-niques géants dans leur jardin et n’oublient jamais de scotcher un petit mot dans la cour pour les occasions particulières. Notre fils, Côme, organise une boum pour ses quatorze ans. Pardonnez-nous pour la gêne occasion- née, la famille Letellier. Nous donnons une soirée ce samedi. Pardonnez-nous pour la gêne occasionnée, la famille Letellier. À chaque fois, j’ai la honte de ma vie. Autant étaler notre vie privée au grand jour ! Notre fils, Côme, vient d’avoir son premier poil au menton. Pardonnez- nous pour la gêne occasionnée. Mais je n’ai le droit de rien dire, jamais, ni de poser des ques- tions. Surtout pas. Les questions, chez les Letellier, c’est mauvais genre. Je suppose que quand je demandais, enfant : Maman, est-ce que la terre est vraiment ronde ? Elle me répondait : Ce ne sont pas tes affaires ! À part ça, je vais dans un collège privé, je porte des vête- ments de marques, j’ai eu mon premier ordinateur portable à dix ans. Alors, je suppose que je n’ai pas le droit de me plaindre. Juste le droit de m’excuser. Pardonnez-moi pour la gêne oc- casionnée.
Mes parents sont des gens extrêmement occupés, à tel point qu’il m’arrive d’oublier qu’ils existent. Mon père est expert-comptable, son cabinet se trouve à deux cents mètres de chez nous. C’est ce qui lui a permis de repérer notre maison. Il a pignon sur rue et sa clientèle gros- sit un peu plus chaque année. Cela n’a pas empêché ma mère de faire carrière. Elle occupe un poste à responsabilité dans une multinationale, du genre de celles dont on voit défiler la valeur des actions à la télévision. Bientôt, elle fera partie du Comité de direction. Je ne sais pas trop ce que cela veut dire. Elle n’a jamais le temps de m’emmener au square, ni de me faire des crêpes mais, avant le printemps, elle pourra s’asseoir à la table des directeurs à la cantine. La messe est dite. Non contents de travailler, mes parents ont une vie sociale très remplie. Ils sont invités partout, se rendent à un tas de manifestations culturelles ou sportives, participent à des œuvres caritatives en tout genre. Ils donnent aux autres le peu de temps qu’il leur reste après le travail et qu’ils n’ont jamais pour moi.
Je me venge en tuant des gens. Viser la tête, c’est ce que je préfère. Ça fait plus d’écla- boussures. La traque de l’ennemi me tient en haleine pendant des heures. Je suis un combat- tant redoutable, le Soldat Martin de la 101ème Division aéroportée de l’US Army. On me confie des missions de la plus haute importance, je combats l’ennemi aux côtés des alliés. Tous les jours, je sauve des vies depuis mon canapé. Alors, quand j’entends la voix de ma mère au beau milieu d’une embuscade, ça me met hors de moi. L’autre jour, elle a carrément éteint l’écran au beau milieu d’une bataille ! Elle était en colère que je lui ai désobéi. Elle m’avait demandé de réviser ma géo après les cours. Au lieu de ça, elle me retrouve sur Call of1. Mais comment je pouvais deviner qu’elle allait rentrer plus tôt du travail ? Avec son emploi du temps de ministre, ses réunions de dernière minute, les heures qu’elle passe à la pis- cine, ses invitations à droite et à gauche, on ne sait jamais avec elle ! Et pendant ce temps, je suis censé rester attablé à mon bureau en attendant qu’elle rentre ? Et puis, je la connais par cœur cette leçon de géo ! Mais ça ne lui suffit pas. Ça ne suffit jamais avec elle. Il faut tou- jours en faire plus, compléter le cours d’un prof qui a minimum bac plus cinq, faire des re- cherches, approfondir, apprendre ce que je sais déjà… Tout ça pour avoir des bonnes notes, meilleures que celles du voisin, meilleures que celles du meilleur de la classe. Quand elle rentre du travail, j’ai toujours droit aux mêmes questions : T’as eu des notes ? Ton DST s’est bien passé ? T’as fait tes devoirs ? Quand les fées se sont penchées sur mon berceau, ma mère a dû leur demander des bonnes notes.

1 Call of Duty.

 

                                                                        Côme : 13/20

C’est la note que je lui mets ce soir. La note qui ne veut rien dire, ni très bonne, ni très mauvaise. Pour m’avoir désobéi, pour avoir passé deux heures devant ses jeux vidéo au lieu de réviser sa géographie. Il a bien fallu que je marque le coup : je lui ai pris ce qu’il a de plus précieux au monde : ses manettes de consoles de jeux. Ses manettes, il y tient comme à la prunelle de ses yeux. Le terme n’est pas galvaudé étant donné le temps qu’il passe sur ses fi- chus jeux vidéo. L’objet du délit se trouve maintenant dans ma commode, calé entre deux pulls angoras. C’était ça ou mes petites culottes ! J’ai fait le coup pendant qu’il était sous la douche ce matin. Sans rien dire à personne. Il n’a rien vu, rien entendu. Il a dû s’en rendre compte en rentrant du collège. À l’heure qu’il est, il doit être en train de me retourner tout l’appartement.
Nous sommes en décembre. C’est un soir de semaine comme les autres. Je ne connais pas encore Mademoiselle Delamal, j’ignore le poids qu’elle va prendre dans notre vie à tous. Ce soir-là, une énième dispute a éclaté entre nous. Une dispute entre une mère et son adolescent de fils comme il s’en produit tous les jours. Côme est un adolescent et, comme tous les ado- lescents, il sait se montrer insolent. Une fois de plus, il a mis mes nerfs à rude épreuve. Quand je rentre du bureau, je le trouve affalé dans le canapé en train de jouer à un jeu vidéo. Un de ces jeux de guerre ultra violents, interdits aux moins de dix-huit ans mais auxquels il joue de- puis qu’il en a douze.
— Waouh ! Celui-là, je l’ai bien eu !
Les balles fusent, un soldat s’effondre sur le trottoir après en avoir reçu une en pleine tête. Une bande-son assourdissante diffuse une musique métallique et un sifflement se produit à chaque tir.
— Bonsoir Côme…
— Attends, toi, tu ne perds rien pour attendre ! Et bing ! — Côme, j’ai dit bonsoir.

— Bonsoir man’. Je ne t’avais pas entendue.
Ses yeux ne quittent pas l’écran.
— Ça ne fait aucun doute… Tu arrêtes ce jeu s’il te plaît.
— Mais man’ ! La partie est presque finie !
— Tu ne devais pas réviser ta géographie ?
— Je me détends cinq minutes, man’. Pas de quoi en faire un drame !
— J’en fais un drame si ça me chante Côme !
— Mais man…
— Tu m’avais promis, Côme ! Il faut tenir ses promesses.
— Bonsoir Madame.
Marthe, qui est à notre service depuis des années, vient de faire irruption dans le salon, une
pomme de terre dans une main, un épluche-légumes dans l’autre.
— Pitié Marthe ! Dis-lui que je viens de m’y mettre !
Celle qui fait office de cuisinière-nounou-lingère et gouvernante en chef, se voit ajouter
une mission supplémentaire : celle de juge de paix.
— C’est vrai, Madame. Il n’est pas resté plus de dix minutes.
Côme me lance un regard, l’air de dire « tu vois ». Je lève les yeux au ciel et soupire.
— Et tu dis que je peux te faire confiance ?
— Puisque Marthe te dit que…
— Marthe se vendrait pour toi si elle le pouvait !
— Mais à t’entendre, on dirait que les jeux vidéo sont un virus super dangereux. Ce n’est
pas mauvais pour la santé man’ ! Je ne suis pas en train de me droguer !
— Ne relativise pas !
— C’est même l’inverse. Je suis en train d’améliorer les fonctionnalités de mon cerveau.
C’est très sérieux, des études scientifiques l’ont prouvé.
Marthe en oublie sa pomme de terre qui pend au bout de son bras comme un vieux chiffon.
Elle acquiesce en prenant un air inspiré. Je fais la moue.
— Et on les trouve où ces fameuses études scientifiques ?
Côme baisse les yeux, l’air gêné.
— Hé bien… Sur internet.
— Laisse-moi deviner : ce ne serait pas sur les sites des sociétés qui vendent ces jeux vi-
déo ?

— Et bien, il faudra que j’approfondisse la question mais je n’en suis pas sûr du tout… J’éteins l’écran et je me plante devant lui, mains sur les hanches.
— En attendant, si tu allais approfondir ta géographie ?
Il se lève, traîne les pieds et, juste avant de monter dans sa chambre, il se tourne vers moi
et souffle :
— Au fait, toi non plus, tu ne tiens pas tes promesses. Tu m’avais promis de rentrer plus tôt
du travail.
Il détourne le regard et rentre dans sa chambre. S’il ne claque pas la porte, c’est unique-
ment parce que je lui ai interdit de le faire. L’intention y est, cela ne fait aucun doute. Mon regard croise celui de Marthe qui baisse les yeux et se faufile dans la cuisine en marmonnant :
— Moi, j’ai du travail.
Bien sûr, c’est un odieux chantage : les manettes contre une bonne note. C’est tout ce que j’ai trouvé pour le faire réagir. Je rentre de plus en plus tard du travail. C’est à cause de ces réunions de dernière minute, de ces dossiers qui s’accumulent sur mon bureau. Avant, mes horaires étaient plus réguliers. Maintenant, je dois jouer les prolongations, me farcir des heures supplémentaires. Et après ça, je suis sollicitée de toute part par mes obligations de femme de. Henri me laisse gérer. Il me laisse tout gérer, il dit qu’il n’a pas le temps. Je suis censée l’avoir, moi, le temps ? Je rentre à l’heure à laquelle Côme devrait déjà dormir et je le retrouve devant des jeux vidéo. Il y en a un qu’il ne lâche plus depuis des semaines, qui m’exaspère. D’abord, il y a toute cette violence. Je suis sûre que toutes ces images virtuelles mangent à petit feu son cerveau malléable. Sa fontanelle de bébé ne s’est pas tout à fait refer- mée. Le pédiatre m’avait mise en garde au sujet de cette partie molle du crâne qui me faisait un peu peur. Quand il dormait, je lissais le duvet sur sa tête et je sentais, sous le duvet, cette partie de la tête où la peau est si fine et molle. J’en avais des frissons ! Il a grandi mais je peux encore sentir la fontanelle. Elle est là, quelque part, à l’intérieur. Et quand ce n’est pas les jeux vidéo, c’est cette série à dormir debout avec des morts-vivants qui lui aspire les neurones à petit feu. Qu’est-ce que je peux faire contre ça ?
Ces nouveaux horaires m’insupportent. D’autant plus que je ne me fais pas à notre nou- veau quartier. Nous vivons dans une plus grande maison, plus voyante, plus remarquable, ce qui devrait susciter encore plus de jalousie. Cela devrait me combler. À la place, je rumine ma mauvaise humeur à longueur de journée comme une vache dans un pré hostile. J’ignore si c’est la proximité de la gare, mais ici, les gens sont tout le temps pressés. Du matin au soir, ils marchent vite sans regarder devant eux. C’est un mouvement permanent qui électrise un peu l’atmosphère. Nous sommes arrivés il y a deux ans. Notre ancien quartier n’est qu’à un kilomètre, mais l’ambiance est radicalement différente. Notre ancien quartier me manque. Ici, j’ai l’impression d’être de passage, comme ces touristes qui débarquent de la gare l’air un peu perdu.

Ses manettes, ce n’est pas de gaieté de cœur que je les lui ai confisquées. Il va m’en vou- loir, faire sa tête de garçon le plus malchanceux de la planète. Il va me détester. Il paraît qu’être un bon parent, c’est savoir être détesté par moments. Moi, je commence à me deman- der s’il existe des moments où il ne me déteste pas… N’empêche, il va bien finir par se mettre à sa géographie. La dernière note qu’il a eue est un quinze sur vingt, ce que je considère comme la moyenne, en tous les cas MA moyenne. Lui qui n’a jamais eu en dessous de dix- huit ! Henri et moi, nous le gâtons trop, c’est un fait. Mais nous voulons éviter qu’il traîne de- hors, qu’il fasse de mauvaises rencontres. C’est pour ça que nous lui avons offert une console de jeux pour ses huit ans, un téléphone portable à neuf, un ordinateur à dix, une télé dans sa chambre à onze… S’il a tout ce qu’il faut à la maison, il n’a pas de raison de traîner dehors. S’il y a bien une chose sur laquelle nous sommes d’accord avec Henri, c’est que nous voulons contrôler ses sorties et ses fréquentations. C’est pour cette raison que nous avons cédé pour les jeux vidéo, le téléphone portable, les séries télé. Il faut bien qu’il s’occupe pendant ces longues heures où il est à la maison sans nous.

                                                                    Français 20/20

C’est la première fois qu’elle me fait le coup. Ce doit être un genre de punition. Tout ça parce qu’elle m’a surpris sur ma console de jeux vidéo hier alors que j’étais censé réviser mon cours de géo.
J’ai fouillé partout, même dans le bureau de mon père, même dans les petites culottes de ma mère… Le pire, dans tout ça, c’est que quand elle va rentrer, ce sera à moi de demander pardon. En attendant, je dois attendre. Attendre qu’elle se décide à rentrer, attendre qu’elle se calme, qu’elle m’écoute enfin. Car tout dépend d’elle. Absolument tout. Ma vie, celle d’un tas d’autres soldats. À l’heure qu’il est, je devrais être avec eux, en train de me hisser en héros. Je les ai laissés au beau milieu d’un champ, à quelques kilomètres de Sainte-Mère-l’Eglise, en plein débarquement. Elle n’imagine pas ce qui est en train de se passer. Elle ne sait pas, elle ne sait rien. Elle ne comprend rien. Elle fait de moi un déserteur. Le Soldat Martin, parachu- tiste de la 101ème Division aéroportée, manque à l’appel. Le Soldat Martin est un dégonflé. Il s’est fait la malle avant la grosse attaque. Je me demande s’il avait des bonnes notes à l’école. Je me demande si sa mère cachait ses jouets, ses soldats de plomb ou ses petites voitures. Quelle mère ferait une chose pareille ? Mais le Soldat Martin s’en moque bien. Quand on est un soldat de la 101ème Division aéroportée, tout ce qui compte, c’est d’attaquer, de tirer à bout portant, de dézinguer l’ennemi, de gagner.

Elles étaient sur mon bureau quand je me suis levé ce matin. J’en mettrais ma main à cou- per. Mais on peut bien me couper la main maintenant, les deux même. Un chien qui cherche- rait à éviter les coups de son maître et qui se réfugierait, la queue entre les pattes sous une table, acculé contre le mur, n’aurait pas moins fière allure que moi. Telle une bête en nage, je fourrage les moindres recoins de la maison. Transpirant, suffoquant, fébrile, mon corps n’est plus qu’un vieux lambeau qui se dissout, qui suinte, qui transpire la peur. Elle ne sait pas ce que je vis. Un supplice. J’ai des fourmis au bout des doigts, des papillons dans les yeux, je brûle d’un feu intérieur que seul la vision d’un écran animé pourra apaiser. Sous l’évier de la salle de bains, je tombe sur une grosse boîte en bois avec des coquillages collés dessus. Une boîte qui ferme à clé. La boîte qu’elle a rapportée de son voyage à Bali. Je l’avais oubliée celle-là. Je la secoue. Les babioles, ça cliquette. Là rien, ou si peu. On dirait une boîte à sucres du Moyen-Âge ! Ma mère y a sûrement mis des médicaments comme il en traîne un peu par- tout dans sa salle de bains. Elle aurait pu être apothicaire. L’autre jour, j’ai eu la honte de ma vie à la pharmacie avec elle. Elle a expliqué à une cliente quel traitement prendre contre les vertiges ! Elle connaissait tous les produits, leurs composants, leurs effets secondaires. La pharmacienne était scotchée ! Voilà ce que j’ai trouvé : une relique pleine de médocs qu’elle a oubliés depuis des lustres… Ma mère est vraiment perchée parfois ! Il n’empêche, ce voyage à Bali est un bon souvenir pour elle. Un des rares souvenirs auxquels elle tienne. Non, je sais ! Ce sont des coquillages ! Ça m’était sorti de la tête. Il y en avait partout, éparpillés sur la table de la cuisine à leur retour de voyage. Ma mère n’arrêtait pas de les regarder. Elle m’en a même fait choisir un qui est posé sur une étagère de ma chambre. Pas un avec lequel on peut entendre la mer. Elle a dit que c’était trop facile. Non, c’est une sorte de coquille géante qui brille à l’intérieur. J’y mets mes tickets de bus. Ma mère a passé des heures sur ces co- quillages, à les laver, les lustrer, les admirer. Puis, elle a fait un tri et les plus beaux ont atterri dans la vieille boîte en bois. La boîte aux coquillages. Cette nostalgie, c’est elle tout craché. Ma maman coquillages, je me demande bien où elle est passée. J’aimerais bien qu’on me la rende aujourd’hui.
Si au moins, elle m’avait laissé un mot ! Mais non, elle m’a pris ce que j’ai de plus pré- cieux sur cette terre, ma chair, mon sang, ma cervelle qui est en train de se dissoudre, tout ça, sans une explication. Elle passe sa vie à écrire des post-it qu’elle colle sur le frigo. Des sortes de mini-listes quotidiennes de ce qu’elle a à faire, pour ne rien oublier. Elle aurait pu écrire : « Cacher les manettes de Côme ». Mais là, rien. Elle en écrit tellement que certains jours, je me demande si elle a encore une langue pour parler. Alors, je me suis mis à lui en écrire moi aussi des petits papiers collants phosphorescents. Elle part quand je prends ma douche, quand elle rentre, je suis couché. On ne se parle plus. Au début, elle ne les lisait pas. J’écrivais des banalités. Bonne journée maman, Côme. À ce soir, Côme. Je vais travailler chez Hugo après le collège, Côme. Elle ne m’en parlait pas. Je crois qu’elle ne les lisait pas. Un jour, j’ai écrit la note que j’avais obtenue à une rédaction la veille. Elle m’en a parlé dès le lendemain avec un tel enthousiasme que j’ai continué à lui annoncer mes notes de cette façon. J’entends une voiture qui se gare dans la rue ! C’est elle ! Dans une minute, elle sera là. Je fouille là où je n’ai pas le droit de fouiller, je touche des choses que je n’ai pas le droit de toucher : des fac- tures volent, un chausson de mon père atterrit dans le pot de fleurs… Je dois me résigner : je ne les trouverai pas. Dans le doute, j’emporte la boîte aux coquillages dans ma chambre. Le moment venu, elle me servira de monnaie d’échange. Elle finit dans le tiroir de mon bureau qui ferme à clé. La clé dans la poche de mon jean qui n’est jamais très loin de moi. Et moi, je finirai bien par savoir où elle cache mes manettes.

Henri 16/20

C’est la note que je lui donnerais, bien qu’il mérite plus. Henri, le mari parfait, l’homme d’affaires. Fiable, imperturbable, sur qui on peut compter. Les points que je lui enlève sont dus à une multitude de petites raisons en apparence insignifiantes, du moins pour les autres. Pour commencer, c’est un homme facile. Pas dans le sens commun, vulgaire où on l’entend. Ce que je veux dire, c’est qu’il se réjouit pour un rien. Prenons l’exemple de Côme. Il dit tout le temps que nous avons beaucoup de chance, qu’un fils pareil, ce n’est pas donné à tout le monde. En réalité, je n’ai pas de comparaison. On aurait pu avoir un autre enfant. Lui aurait bien voulu, c’est moi qui ai refusé à l’époque. Côme a grandi, j’ai été happée par mon travail, les années ont filé et maintenant, c’est trop tard. Le deuxième aussi aurait été brillant, sans aucun doute. Mêmes méthodes d’éducation, mêmes résultats. Il paraît que dire du bien de ses enfants, c’est se vanter. Alors, encenser ceux qu’on n’a pas eus, je suppose que c’est le comble de la vanité. Il n’empêche, il ne doit pas y avoir de satisfaction comparable à celle de parents dont l’enfant rapporte plus de vingt sur vingt de moyenne générale. Henri se félicite trop vite, trop facilement. Il passe pourtant pour un homme sérieux, presque strict. Mon mari. Monsieur Letellier. Que Monsieur et Madame Letellier se donnent la peine d’entrer. Je vous rappelle votre rendez-vous de quinze heures, Madame Letellier. Madame Letellier. Mon mari, je lui mettrais un seize. Une bonne note, juste ce qu’il faut mais pas excellente. Henri n’aime pas se faire remarquer. C’est toujours moi qui râle quand nous recevons des factures trop éle- vées, ou que notre table préférée dans le restaurant en bas de chez nous a été donnée à un autre couple. Ce qui me rend dingue le laisse, lui, de marbre. Son côté pacifique m’énerve parfois. C’est comme avec Côme. Ses notes, les heures qu’il passe devant les jeux vidéo ou sa façon de me répondre ne lui font ni chaud, ni froid. Pendant que je bouillonne, il sirote tran- quillement un verre de Margaux en lisant son journal. Il ne voit pas ce qui est en train de se passer. Côme est en train de changer. Et je ne parle pas seulement de sa transformation phy- sique. Ce matin, j’ai dit à Henri que j’avais caché les manettes. Il a eu l’air effrayé.

— Ah bon ? Mais s’il se rend compte que c’est toi ?
— J’espère bien qu’il va s’en rendre compte. Cela s’appelle une punition.
Henri est parfois d’une lâcheté effarante.
Quand je rentre du bureau, Côme est dans sa chambre, assis à son bureau, plongé dans sa
géographie. Mon plan fonctionne à merveille. Même s’il ne le montre pas, il est furieux. Je le vois à sa mâchoire qui se contracte toutes les trois secondes. Il fait comme si de rien n’était, mais je vois bien qu’il a mis l’appartement sens dessus dessous pour retrouver ses fichues manettes. Les coussins ne sont pas à leur place, les livres de la bibliothèque non plus. Elles sont toujours dans mes pulls angoras au fond de ma commode, exactement à la place où je les ai laissées ce matin. Il ne les a pas trouvées. Cette idée me réjouit non sans un certain sa- disme. Je l’imagine en train de fulminer, comme j’ai moi-même fulminé la veille quand je l’ai surpris en train de jouer au lieu de réviser. Œil pour œil… Je replace les manettes sur son bu- reau sans un mot pendant qu’il fait mine de réviser sa leçon de géographie. Il ose à peine dé- tacher les yeux de son classeur.
— Tiens, je n’avais même pas vu qu’elles n’étaient plus là.
Sa voix sonne faux, le regard de biais qu’il me lance aussi.
— Je te les redonne à une condition : respecte les règles. Vingt minutes de jeu par jour, pas
une de plus.
— On n’avait pas dit trente ?
— À partir de maintenant, c’est vingt. Les règles ont changé, que cela te plaise ou non. Tu
as intérêt à filer droit, si tu ne veux pas…
Il pousse un soupir tellement bruyant qu’il me coupe la parole.
— Tu parles comme une prof.
— Il y a peut-être une raison, tu ne crois pas ?
Je ne le montre pas mais sa remarque m’a désarçonnée. Je lui dis d’aller se coucher sur un
ton un peu sec. Il proteste, dit qu’il doit réviser sa géographie. Tant pis pour lui, il n’avait qu’à s’y mettre plus tôt. Il se met au lit en grognant. J’y suis allée un peu fort, il doit me détester à l’heure qu’il est. Peu importe. Je me moque de passer pour une sorcière. Plus tard, il me dira merci.
Henri m’appelle pour me dire qu’il dîne avec un client. Il s’excuse, ou plutôt, il me prie de l’excuser. Chez les Letellier, on ne plaisante pas avec la politesse. Je dîne d’un bol de soupe devant une série que je prends en cours de route. La remarque de Côme me contrarie. Est-ce que je parle vraiment comme une prof ? Je l’ai tout de même trouvé plutôt magnanime pour les manettes. Je m’attendais à ce qu’il me pique une crise. Cela arrive aussi avec les grands enfants de quatorze ans, surtout ceux qui ont tout pour être heureux. Trop gâté petit et voilà le résultat à l’adolescence ! J’aimerais qu’Henri soit plus ferme avec lui. À la place, il le regarde comme si c’était un dieu vivant. Et moi, je dois me battre toute seule contre cet échalas qui fait une tête de plus que moi. Je me fais ces réflexions tout en ôtant mes boucles d’oreilles. Quand je cherche mon coffret à bijoux pour les ranger, je ne le trouve plus. C’est un joli cof- fret d’ébène incrusté de nacre, le souvenir d’un voyage que nous avons fait avec Henri en In- donésie. J’y tiens comme à la prunelle de mes yeux, tout autant que le trésor qu’il renferme : des perles de culture que ma mère m’a léguées le jour de mon mariage, une bague sertie de diamants, cadeau d’Henri pour mes quarante ans, une chaînette en argent, premier cadeau que Côme m’a fait avec son argent de poche et une collection de boucles d’oreilles. J’ai confié le coffret à un restaurateur qui l’a verni et en a aménagé l’intérieur. Les pans sont habillés de petits matelas de velours noir, qui comportent des pochettes et des fentes dans lesquelles les bijoux prennent place. Chacun a la sienne, comme des petits enfants couchés dans leurs lits douillets. Je le garde fermé à clé à cause des employés de maison qui défilent et que je ne connais pas vraiment, à part cette bonne vieille Marthe. La jolie petite clé en laiton se trouve accrochée à une chaînette que je porte autour du cou. Je ne l’enlève que pour dormir. Je far- fouille dans le meuble de salle de bains. Rien. J’ai dû le déplacer ce matin en prenant les boucles. Il faut dire que j’avais la tête ailleurs. Je me demandais comment j’allais subtiliser les manettes de Côme. Je passe le reste de la soirée à chercher : dans la salle de bains, dans ma chambre, dans le salon, la cuisine, je retourne tous les placards, de plus en plus impatiente.

Je me couche vers minuit, contrariée. Henri n’est pas encore rentré. Cette histoire de cof- fret disparu me tracasse, en particulier les perles de ma mère. Elle est décédée depuis quatre ans et il n’y a pas un jour où je ne pense pas à elle. Ces perles, c’est mon unique héritage et l’un des rares souvenirs qui me reste d’elle. J’enlève la chaînette avec la petite clé en laiton autour de mon cou et la pose sur la table de nuit. Je la fixe du regard tout en me demandant où j’ai bien pu mettre le coffret de nacre. Il me semble que la petite clé va me répondre. Des an- nées qu’on ne se quitte plus, elle et moi. Et ce soir, la petite clé est comme moi : privée d’une partie d’elle-même. Je ne perds jamais rien, jamais. Je suis ordonnée, trop peut-être. Henri préfère employer le mot maniaque. C’est juste que j’aime que les choses soient à leur place.

Histoire 20/20

Elle va me le signer ce bulletin, oui ou non ? Dans ses mains, le livret tremble comme une feuille morte. On dirait qu’elle a touché le jackpot ! Son souffle est saccadé, ses joues sont en feu et elle fait de drôles de petits bruits rien qu’avec ses lèvres. Elle me fait penser à une fusée prête à décoller ! Tout de même, il y a de quoi se marrer. Alors pourquoi, je me sens figé comme si on venait de m’enrober de gélatine de la tête aux pieds ? Je les ai vues moi aussi ces notes, et les appréciations qui vont avec. Il y a que celle de ma prof de français que j’ai dû re- lire trois fois. Mais pour les autres, une seule fois m’a suffi. Mademoiselle Delamal a écrit : « Continue ainsi Côme, pour le bonheur de tous, à commencer par le tien ! » J’ai toujours su que ma prof de français était différente des autres profs. C’est une femme douce, pleine d’em- pathie, qui se met à la place des élèves. Un jour, elle m’a parlé à la fin d’un cours au sujet d’une rédaction. Elle m’a félicité mais s’est inquiétée de mon ton un peu sombre. C’est comme si elle lisait à travers moi. Son appréciation m’a estomaqué, un peu comme une trahi- son. Je sais qu’elle va faire réagir ma mère. Je me sens coupable, sans bien savoir de quoi au juste.
Je m’éclipse. L’avantage du bulletin, c’est que ma mère ne voit plus rien pendant qu’elle le lit. J’envoie un sms à Hugo. « Ça va ? ? ». Hugo est mon meilleur ami, c’est un cancre. Il ap- préhendait la remise du bulletin. Tout l’après-midi, il m’a répété en parcourant son livret « Mon père va me tuer ». Il me répond par une émoticône représentant une tête de mort. Il envoie un deuxième message. « Et toi ? » Je pense à l’appréciation de Mademoiselle Delamal. Ma mère est en train d’encaisser le coup, elle va me le reprocher. Cette appréciation, c’est une ombre minuscule à son bonheur. Je réponds à Hugo par la même tête de mort. « Quoi ? ? » Je lui réponds : « Je t’expliquerai ». Je jette un œil par la fenêtre de ma chambre qui donne sur la rue. Un genre de van stationne le long du trottoir. Je l’ai déjà repéré dans l’après-midi. De nouveaux voisins viennent d’emménager dans la maison d’en face. Une femme d’une quaran- taine d’années et sa fille. La mère est une grande blonde au visage anguleux et au look

BCBG, serre-tête et jupe longue. La fille doit avoir mon âge. C’est une petite brune effacée, tellement maigre qu’on la dirait sous-alimentée. Je les ai croisées dans la rue, pendant que le conducteur du van déchargeait leurs meubles et leurs cartons. Je leur ai dit bonjour. La mère m’a adressé un grand sourire pendant que la fille regardait ses chaussures. Je leur ai demandé si elles avaient besoin d’aide. J’ai peu de distractions et l’exercice physique ne me déplaît pas, quel qu’il soit. Au contraire, solliciter les autres parties de mon corps que mon cerveau, éprouver mon souffle, mon cœur, me procure un bien-être immense. Et puis, je n’ai rien contre l’idée d’abandonner mes manuels scolaires pendant une heure ou deux. Mais la mère m’a dit d’une voix douce :
— C’est gentil, mais nous n’avons besoin de personne.
Alors, j’ai observé le va-et-vient. Les déménageurs, la fille et la mère se croisaient par in- termittence à travers les fenêtres de la maison d’en face. Le rythme répété et rapide de leurs allées et venues faisait penser à une fourmilière. À chaque fois qu’elles se croisaient, la mère et la fille se faisaient de petits signes de tête sans parler, emportant qui une valise, qui une lampe de chevet. J’ai pour nouvelles voisines deux petites fourmis qui n’ont besoin de per- sonne.
Quand je reviens dans le salon, ma mère n’a toujours pas signé le bulletin. Ce n’est pas bon signe, pas bon du tout. Elle n’a même pas remarqué mon absence. On dirait qu’elle est en train de tout imprimer dans son cerveau avec ses rétines à scanner intégré. Ça doit bien faire mille ans que ça dure ! Quand même, ça flanque la trouille… Est-ce que les autres parents font ça ? Hugo m’a dit un jour que son père le faisait venir dans son bureau et commentait en long et en large chaque parcelle de son bulletin, même la ponctuation ! Pourquoi il a mis un point d’exclamation là ton prof de maths ? À croire que ce sont les élèves qui remplissent les bulletins, pas les enseignants ! Hugo, ça lui a fait lâcher la rampe d’un coup. Peut-être que je devrais lui parler d’Hugo à ma mère, juste pour la mettre en garde. Elle, ça fait presque vingt minutes qu’elle est là, à lui faire du bouche-à-bouche au mien de bulletin. Pour un peu, elle le mangerait ! Elle est en train de l’apprendre par cœur ou quoi ? Comment une femme intelli- gente comme elle peut perdre ses moyens pour un bout de papier ? Parce qu’elle est intelli- gente. Elle est même très douée dans son travail si on en juge par le nombre de promotions qu’elle a accumulées depuis que je suis né.

Au final, elle l’aura regardé plus longtemps que moi au cours de ces six derniers mois ce bout de papier. Le pire, c’est qu’elle ne me l’a pas signé. Elle l’a gardé en souriant et m’a de- mandé sur un ton sec de mettre la table. Le comble ! Ces notes, c’est quand moi qui les ai eues, pas elle ! Regarde-moi, maman ! C’est moi, Côme, ton fils. Le petit surdoué, le petit gé- nie, le fils docile, le meilleur élève de la classe, celui que tu veux. Peu importe, pourvu que tu daignes lui faire l’honneur d’une caresse ophtalmique. C’est moi qui suis à l’origine du pré- cieux sésame de ton bonheur, de cet objet qui t’obsède, qui te possède comme jamais. Après tout, si ce document a une telle importance à tes yeux, c’est que je vaux ces notes, non ? Alors, pourquoi tu le regardes avec amour, lui, et pas moi ? Quelles notes je dois te rapporter pour que tu me souries enfin ? Quelle appréciation il te faut pour être avec moi, vraiment avec moi, sans bulletin de notes ? Pour te rappeler qu’il suffit que je sois ton fils, que tu sois ma mère, pour faire de toi une femme comblée ? Des 21/20 dans toutes les matières, comme en maths ? Je vais essayer maman. S’il n’y a que ça, ton Côme 20/20 et des poussières peut bien devenir Côme 21/20.

                                                       Côme 20/20 et des poussières

C’est mon moment préféré. La remise des bulletins. Comme à chaque fois, une joie pleine, saine, m’envahit. D’après ses résultats, ma satisfaction ne devrait pas être entachée par quoi, ni qui que ce soit. C’est l’un des meilleurs bulletins qu’il ait rapportés. À ce rythme-là, il aura les félicitations à la fin de l’année. Il a même eu un vingt-et-un sur vingt en maths. Au début, j’ai cru à une plaisanterie. Je n’arrive pas à détacher mes yeux du papier. Me rapporter des notes pareilles, c’est le plus des cadeaux qu’il puisse me faire pour Noël. Surtout en ce mo- ment, avec tout ce qui me tombe dessus au bureau. Il y a pourtant une ombre au tableau. C’est cette appréciation de sa professeur de français que je ne parviens pas à chasser de mon esprit. Mademoiselle Delamal a écrit : « Continue ainsi Côme, pour le bonheur de tous, à commen- cer par le tien ! » Je ne connais pas Mademoiselle Delamal. Voilà une demi-heure qu’une in- connue accapare mes pensées. Qui est-elle ? Il ne me semble pas que Côme m’ait jamais parlé d’elle. À quoi ressemble-t-elle ? Est-elle jeune, belle ? Qui est cette inconnue qui se préoc- cupe du bonheur de mon fils ? Il a dix-neuf sur vingt de moyenne en français. Elle ne pouvait pas dire comme les autres, « Excellent travail » ou « Côme est un élève très motivé » ? Et qu’est-ce que c’est que cette façon de s’adresser directement à lui, comme si elle le connais- sait parfaitement. Comme si elle le connaissait mieux que nous, ses parents ? Il faudra que je rencontre cette Mademoiselle Delamal. À part cette appréciation, je ne peux pas me plaindre. Il a vingt sur vingt de moyenne générale. Même le sport n’est pas en reste. L’élève modèle, mon petit surdoué !
Pourquoi il me regarde avec cet air désabusé ? Il m’aurait rapporté un virus exotique, type fièvre jaune, qu’il n’afficherait pas un air plus sinistre. Un virus qui n’aurait pas de vaccin. Qu’est-ce qu’il lui faut de plus ? Les appréciations sont dithyrambiques ! Je mets de côté celle de Mademoiselle Delamal que je ne comprends toujours pas. Mais les autres ! Je ne peux pas m’empêcher de les lire, les relire, de les apprendre sur le bout des doigts. C’est du jasmin en- robé de miel. Ce sont elles qui déclenchent ce fluide qui me porte pendant des semaines et des

semaines. Les professeurs devraient être remboursés par la sécurité sociale ! Je les imagine, un à un, en train de penser à ce qu’ils vont écrire au sujet de Côme. C’est un peu comme s’ils me félicitaient, moi.
Alors pourquoi il fait cette tête d’enterrement ? Il devrait être gai comme un pinson, sauter dans tous les coins en chantant « We are the champion ! ». À la place, il est là, immobile de- vant moi, avec son air de rescapé du Titanic. Lui, les notes, il s’en moque comme d’une guigne. C’est une sorte de passeport obligatoire pour la liberté. Il rêve d’indépendance. De- puis longtemps, depuis toujours. Tout petit, déjà, il s’enfuyait quand je l’emmenais au jardin d’enfants. C’est comme si des ailes lui avaient poussé dans mon ventre. Ça l’a rendu pressé, persévérant, obstiné. Il sait ce qu’il veut et c’est tant mieux au fond. Même si, parfois, j’aurais aimé qu’il se comporte un peu plus comme les autres enfants. Avec l’adolescence, c’est diffé- rent. Il ne pense qu’à jouer aux jeux vidéo ou sur son téléphone portable. C’est comme si on m’avait échangé mon fils. Il passe des heures enfermé dans sa chambre. Ça m’inquiète un peu, mais il donne le change, il continue de travailler et de rapporter des bonnes notes. Les résultats sont là, c’est tout ce qui compte.
Plus petit, de temps en temps, il rouspétait doucement parce que je rentrais tard ou que son père ne prenait jamais de vacances. Au fond, c’était un leurre, il le faisait pour avoir l’air comme les autres enfants. Et aussi peut-être pour faire plaisir à ses parents. C’est comme avec les notes. Un stratagème pour avoir la paix. Qu’importe ! Ce qu’il fait, il le fait aussi pour lui- même s’il ne s’en rend pas compte. Côme a toujours été un élève modèle. Depuis ce jour où il a lu ce qui était inscrit sur mon pull angora. Le B de Bonjour. Il devait avoir dans les deux ans. C’était bluffant ! C’est ce jour-là que j’ai compris qu’il était différent des autres enfants. En avance, très en avance. Bien sûr, tout le monde n’a pas voulu le reconnaître, comme cette incapable d’enseignante qui m’a affirmé qu’il ne savait pas lire. Je revois encore sa tête à celle-là et le coup de sang qui m’a prise. Je voulais rassurer Côme, lui dire que tout allait bien, parce que quoi de plus angoissant pour un enfant que de voir sa mère s’écharper avec sa maî- tresse ? J’étais tellement remontée contre l’institutrice ce jour-là que j’ai dû ravaler les in- sultes que j’avais sur le bout de la langue. Je savais bien, j’ai toujours su que Côme était en avance pour son âge. Il y a des signes qui ne trompent pas tout de même. Il y a des « B » qui en disent plus long que n’importe quel discours scientifique.
Côme, le fils unique, le fils parfait. Bien sûr, il a toujours de bonnes notes, mais je vois bien que quelque chose est en train de se fissurer chez lui. La jolie enveloppe s’ouvre pour

laisser place à un être distant que je ne connais pas. Bientôt, ce sera un étranger. Enfant, il a tout de suite pris le pli, obéissant, tout jeune. Il faut dire que je travaille tout le temps. Je ne me suis jamais arrêtée de travailler, même après sa naissance. Henri n’est pas en reste de ce côté-là. Toujours un dîner à droite à gauche avec des clients. Et moi, malgré les qu’en-dira-t- on, malgré la désapprobation de la famille, je continue de résister pour ma réussite profes- sionnelle. Il n’y a pas de raison. De nos jours, les femmes n’ont plus à choisir entre famille et travail. C’est ce qu’on nous rabâche à longueur de journée. En réalité, je cours après ma car- rière comme un chien après un lièvre et ça fait des années que ça dure. C’est pour ça que Côme a dû s’habituer très tôt à se prendre en main, à travailler seul. C’est pour ça que j’ai l’impression aujourd’hui que quelque chose est en train de m’échapper. Je dois reprendre le contrôle de la situation ! Je veille au grain. Je ne veux pas être une de ces mères carriéristes, indifférentes à l’avenir de leurs enfants. C’est pour ça que je ne lui laisse rien passer. C’est pour son bien. Plus tard, il me dira merci.

SVT 20/20

L’autre jour, la fille d’en face s’est avancée tout près de sa fenêtre. Elle m’a regardé mais son visage n’exprimait rien. Elle n’est ni laide, ni belle. Elle est différente des filles de mon collège sans que je sache très bien en quoi. Sa chambre est rose pâle, dans un coin, je re- marque un cartable et un bureau d’écolière. Elle doit aller au collège, comme moi, cela m’é- tonne qu’elle ait encore ce genre de bureau et de cartable ! Dans ce quartier, je croise tous les styles de filles : BCBG, grunge, gothique, mais je n’avais encore jamais vu de fille comme elle, avec une allure mormone, décalée. Je me demande d’où vient à cette fille ce goût pour le sombre, l’austère. Je me demande où elle vivait avant, où est passé le père, si elle va dans le même collège que moi. Je me demande de quoi elle se cache. Je me demande si sa mère res- semble à la mienne. Je me demande si une chose pareille est possible.
Depuis que j’ai rapporté mon bulletin, c’est encore pire qu’avant. Elle est de la race des tenaces, elle ne me lâchera pas tant que je n’aurai pas d’excellentes notes, les meilleures de la classe. Tiens, c’est comme pour la boîte aux coquillages, celle que je garde cachée dans le ti- roir de mon bureau. Je la vois agenouillée devant le meuble sous l’évier de la salle de bains. Elle l’a déjà vidé deux fois. L’acharnement qu’elle met dans sa quête est déroutant. Je veux dire, on parle d’une vieille boîte en bois rapportée d’un marché artisanal, une boîte qui doit comporter des bouts de coquillages cassés. Le spectacle est savoureux. Chacun son tour. La semaine dernière, c’était moi qui retournais tout l’appartement pour retrouver mes manettes. À part cette boîte qu’elle cherche, rien n’a d’importance pour ma mère, excepté son travail. Son travail, ça c’est important.
Au fond, c’est un peu de ma faute tout ça. Je parle de l’attitude de ma mère. Ou plutôt, c’est la faute du petit surdoué. À deux ans, le petit surdoué a reconnu un B sur le pull de sa mère. Une lettre, une seule, et le voilà promu petit prodige ! Le B de Bonjour, ça on me l’a dit plus tard parce qu’à l’époque, je ne savais même pas ce qu’il voulait dire ce B. Une seule lettre et ma mère s’emballe. Elle dit à mon père que je sais lire, me demande de renouveler

l’exploit, devant lui, devant la boulangère, devant les voisins, devant la famille. Dix fois, cent fois… B, B, B. Il veut plus rien dire ce B, mais pendant un an, je m’en donne à cœur joie, ça devient un jeu. C’est là que je deviens le petit surdoué, ce salaud qui me vole ma place d’en- fant unique. Désormais, on est deux et il va bien falloir que je fasse avec. En CP, l’institutrice annonce à ma mère que je ne sais pas plus lire qu’un autre. La tête de ma mère ! On aurait dit que j’avais régressé d’un coup, comme ce jour où je me suis remis à faire pipi au lit. Je me suis longtemps demandé ce que j’avais fait pour récolter son regard ce jour-là, le genre de re- gard qui vous donne l’impression d’être troué de plomb avant d’avoir remué le petit orteil. Après ça, j’ai tout fait pour lui ressembler au petit surdoué. J’ai continué de sourire poliment, les leçons ont remplacé le B du pull de ma mère et j’ai travaillé comme une bête de somme pour rattraper le niveau que je n’avais pas, pour me surpasser comme on dit, et je peux vous dire que c’est épuisant. C’est que j’avais décidé de lui ressembler pour de bon au petit sur- doué.
— Cômeux ! Tu finir ton assiette.
Gudrun. La jeune fille au pair. MA baby-sitter. À quatorze ans, ma mère ne me croit pas capable de rester tout seul trois heures par jour. Résultat : Gudrun. Il y avait déjà Marthe qui vient chez nous tous les matins et prépare mes repas, je n’ai plus qu’à faire réchauffer mon assiette au micro-ondes. Ça ne suffisait pas, il a fallu que ma mère me rajoute une baby-sitter immature : Gudrun. Quatre ans de plus que moi, un look à vomir. Que je sois gardé par un chien de garde comme un criminel en cavale est le cadet des soucis de ma mère. Tout ce qui compte, c’est ce qui se voit. Gudrun, personne ne la voit à part mes parents et moi. Quand nous avons des invités, elle sort ou bien elle reste cloîtrée dans sa chambre. Gudrun est le ca- det des soucis de mes parents. Ce qui compte pour eux, c’est ce qui les met en valeur. Ils sont le genre de gens qui n’hésitent pas à dire combien ils gagnent. Ils ne disent pas le chiffre exact, ils emploient des formules détournées, du style : « Ils nous faudrait six ans pour devenir millionnaires ». Il ne faut pas toucher sa bille en maths pour en déduire le montant qui appa- raît sur leur déclaration d’impôts. Ça leur a valu de voir pas mal de monde leur tourner le dos à une époque où j’étais assez grand pour comprendre. Maintenant, ils ne fréquentent que des gens comme eux, des self-made-men ou des pique-assiette qui les encensent. Ils ont adopté l’American way of life, prônent la positive attitude et un tas d’autres théories précuites. Jackie

Kennedy est la cousine de ma mère. Mon père devrait faire gaffe à ne pas se faire sauter le caisson la prochaine fois qu’il montera dans sa décapotable.

                                                                   Marie-Sarah : 17/20

J’ai apporté une corbeille de fruits à la nouvelle voisine. Un petit geste symbolique, en guise de bienvenue, de quoi se mettre bien tout de suite. Eviter les plaintes lors des prochaines soirées surtout. C’est une femme charmante qui m’a accueillie à bras ouverts. Je ne m’atten- dais pas à ça dans cette ville de province où les gens ne s’adressent pas la parole, même entre voisins, sauf s’ils sont issus du même milieu ou s’ils ont des connaissances en commun.
Nous sommes des gens charmants, intelligents, populaires. C’est ce que nos amis disent de nous. On apprécie notre compagnie, on répond présent à toutes nos invitations à dîner et nos fêtes rencontrent un vif succès. Nous avons une vie sociale bien remplie, une vie festive et simple à la fois. Nous ne mettons pas de distance entre les gens et nous, même quand nous sommes en position de le faire. C’est pour cette raison que nous sommes si populaires. J’aime que les gens nous admirent, nous envient, réclament notre compagnie. Cela n’empêche pas la plupart des gens de la copropriété où nous vivons de nous ignorer poliment.
La nouvelle voisine et sa fille ont emménagé dans la maison d’en face il y a trois jours. Elles habitent dans la maison aux volets azur qui me plaisait plus que la nôtre lorsque l’agent immobilier nous a fait visiter les lieux. Elle est exposée plein sud et la façade a plus de cachet, mais l’agent immobilier nous avait indiqué que cette maison n’était pas à vendre et nous nous étions rabattus sur la maison d’en face. L’intérieur est sobre, avec de vieux meubles et des ob- jets de valeur, quelques vieux portraits de famille en grande pompe. Un piano occupe une place centrale dans la salle à manger, là où trône habituellement une table.
— Un thé vous ferait-il plaisir ? J’en ai un excellent qui vient de Ceylan.
— Avec plaisir.
Au fil de la conversation, j’apprends qu’elle s’appelle Marie-Sarah, un nom doux comme
elle. Sa fille se prénomme Isaure. Elle est à son cours de danse. Elle est d’une élégance simple. Elle n’est presque pas maquillée et sa peau qui s’interdit toute exposition aux rayons du soleil porte les marques de l’âge. Son regard lavande se pose sur moi sans insistance. Mes

stilettos de vingt centimètres et mon rouge à lèvres carmin me font un peu honte brusquement. Je me sens très voyante dans cette aquarelle grandeur nature dont Marie-Sarah fait partie. Mais rien dans son comportement ou dans ses regards ne laisse paraître le moindre jugement. C’est une personne foncièrement bienveillante comme on en croise rarement. Au bout de quelques minutes, je remarque sa façon de parler légèrement ampoulée, c’est comme si elle avait une pomme de terre chaude dans la bouche. Je n’y avais pas prêté attention tout de suite. Elle vient d’un milieu aisé, d’une de ces familles riches, un peu vieille France qui possède des meubles et des secrets de familles rouillés. Avec Henri, nous sommes des nouveaux riches, des parvenus. Je me sens un peu vulgaire comparée à Marie-Sarah.
Il n’empêche, elles ne sont pas les bienvenues, sa fille et elle. J’ai entendu des critiques, des grincements de dents. Certains m’ont prise à partie.
— Elle a bloqué l’allée toute une demi-journée ! Tout ça sans demander si ça dérangeait quelqu’un !
Je souris à l’intérieur. La personne qui me fait cette remarque est une sexagénaire qui ne fait rien de ses journées. Le style des nouvelles voisines, leur vie, leur façon de parler vont interpeller le voisinage. Elles ne sont pas une vraie famille. Elles ne sont que deux, ni père, ni frère ou sœur. Elles forment un couple un peu à part. Cela suffit à faire d’elles des marginales dans ce quartier où les habitants sont tout ce qu’il y a de plus conventionnels. Et il y a la fille. On dirait qu’elle n’a pas la conscience tranquille, qu’elle cache quelque chose. C’est une ado- lescente sauvage, qui ne parle pas, et qui a un regard fuyant. Tout ce que j’espère, c’est qu’elle n’est pas dans le collège de Côme. Il n’y a qu’à la regarder, à voir comment elle se comporte en société pour deviner que quelque chose ne tourne pas rond chez elle. J’ai bien assez à faire avec ce cancre d’Hugo Tourmieux. Cette fille a un problème, cela ne fait aucun doute. Ce n’est sûrement pas une élève modèle. Ce serait plutôt le genre à passer des heures sur une le- çon, à essayer de comprendre ce que tous les autres élèves ont déjà compris depuis longtemps, en vain. Le genre d’élève qui a en permanence un wagon de retard. La mère a échoué dans ce coin par hasard, avec sa fille qui a l’air un peu paumée. Elle n’a plus de mari. Peut-être n’en a-t-elle jamais eu. Elle a des manières mais elle porte des chaussures bon marché. D’après Henri, elle travaille à l’hôpital comme hôtesse d’accueil. Elle est arrivée avec sa fille il y a trois jours et déjà, je sens des mauvaises ondes. Henri dit que je me fais des idées mais je suis sûre que je ne me trompe pas. Je sens bien que les voisines présentent un danger.

Côme n’est pas sérieux. Hier, il a passé son après-midi enfermé dans sa chambre. Quand je lui demande ce qu’il fait, il me dit qu’il travaille, mais je sens que sa voix tremble, qu’il me ment. Je suis certaine qu’il était encore en train de jouer à des jeux vidéo en ligne avec ce bon à rien d’Hugo. Hier encore, je le poussais sur son tricycle et aujourd’hui, il me cache des choses. Quelle mère pourrait être préparée à ça ? Je sais qu’il ne travaille pas assez en ce mo- ment. Et maintenant, le voilà qui flotte ! Je le sens, il est ailleurs, perché quelque part, dans un endroit dont l’accès m’est refusé. L’autre jour, j’ai croisé la voisine dehors avec sa fille. Elle l’emmenait sans doute au collège. La mère et la fille. Je sens une complicité entre ces deux-là. Elle lui tient la main comme une petite fille. La fille ne repousse pas sa mère. Côme m’aurait repoussée, lui. Quand a-t-il arrêté de me tenir la main dans la rue ? À six, sept ans… Ses ailes l’éloignaient de moi. Déjà. Voilà des mois que je ne peux plus l’approcher, plus l’embrasser. Il esquive mes caresses, mes baisers de mère nostalgique. La voisine se retourne. Me voyant, elle m’adresse un sourire doux, à la fois proche et lointain. Des habitants de la résidence qui étaient en train de discuter dans l’allée nous observent du coin de l’œil. Deux couples de quinquagénaires. J’ai déjà discuté avec chacun d’eux séparément. Un qualificatif me vient à l’esprit : redresseurs de torts. Je pense à toutes ces rumeurs qui courent sur le compte de Ma- rie-Sarah. Je les vois enfler à travers le regard de mes quatre voisins. Elle est veuve. Si ça se trouve, elle a tué son mari. Elle est peut-être venue en chercher un nouveau ici. Avec cette al- lure, ce n’est pas gagné. Et sa fille, vous l’avez vue ? On dirait qu’elle est possédée. Toujours toute seule, en noir, à marcher dans la rue tête baissée. Si je deviens l’amie de ces deux-là, les rumeurs m’atteindront peu à peu. C’est pour ça que je ne réponds pas au signe de tête de Ma- rie-Sarah, à son sourire. Je fais comme si je ne la connaissais pas. Le regard des quatre com- mères pèse sur moi comme une couverture trop chaude. Je ne vais pas les laisser empiéter mon quotidien. Ma vie s’est déroulée jusque-là merveilleusement bien. Je ne vais pas laisser qui que ce soit tout gâcher.

Physique-Chimie 20/20

— Tu crois qu’elle est muette ?
Hugo me questionne du regard.
— Tout ce que je peux te dire, c’est que personne n’a jamais entendu le son de sa voix. Ce
matin, je l’ai croisée dans la cour. Je suppose qu’elle attendait sa mère. Quand je lui ai dit bonjour, elle s’est mise à regarder ses pieds.
Hugo a fait la moue.
— Ou alors elle est bête ?
— Possible.
— J’en ai connu une comme ça en sixième. Elle ne disait jamais rien. Un jour, j’ai voulu
discuter avec elle. Pas moyen. J’ai compris après qu’elle n’avait juste rien à dire.
Je n’ai pas tout raconté à Hugo. Je ne lui ai pas dit que j’étais resté près d’une heure à ma fenêtre pour voir celle que j’appelle, depuis quelques jours, la recluse. Ce terme semble avoir été créé pour elle tant elle reste cloîtrée dans sa chambre, du moins pour ce que j’en sais. À chaque fois que je rentre dans ma chambre, je la vois, et quand j’en sors, elle y est encore. C’est peut-être une fausse impression, peut-être qu’elle vient d’arriver quand je la vois, qu’elle sort quelques minutes après moi. Toujours est-il que l’autre jour, nous avons fait connaissance. Enfin, si on peut appeler ça comme ça. Je l’ai saluée d’un signe de tête accom- pagné d’un geste bref de la main. Elle m’a regardé mais n’a pas répondu à mon salut. Son vi- sage exprimait de la méfiance. Elle a tiré les rideaux et je me suis dit que je n’allais pas la re- voir de sitôt. Mais je pouvais toujours voir son visage grave en ombre chinoise à travers les
rideaux.
Je m’interroge sur ces nouvelles, étranges voisines, tellement différentes des autres habi-
tants de la résidence. Le jour où elles sont arrivées, avec le van qui stationnait le long du trot- toir, cela a occasionné un sacré remue-ménage. Comme la rue est étroite, les gens devaient rebrousser chemin, ils ont rouspété. La mère leur répondait d’une voix polie mais ferme

qu’elle n’avait pas le choix. Peut-être, mais la moindre des choses aurait été de prévenir. La fille regardait ses pieds, fidèle à ce silence qui la caractérise si bien. Le conducteur du van et un autre type ont porté des cartons et des meubles jusque dans la maison. À l’intérieur de la maison, j’ai vu la fille porter des cartons qui avaient l’air plus lourds qu’elle à l’étage sans sourciller. J’ignore pourquoi mais ce spectacle a produit sur moi l’effet d’un aimant irrésis- tible.
Une fois dans sa chambre, la fille s’est assise dans son lit et s’est mise à regarder ses mains comme si elle les découvrait pour la première fois. Puis, elle s’est levée et s’est placée devant la fenêtre. La première fois, je me suis caché derrière les rideaux. C’était tellement gênant ! Elle est assez jolie. Son visage est fermé, mais il émane de son expression une espèce de force qui m’attire. Je me demande si elle va dans le même collège que moi. Je ne l’ai jamais vue, mais c’est un établissement qui compte plus de trois cents élèves, jouxté à un lycée avec le- quel nous partageons une partie des locaux. Est-elle bonne élève ? Cette information n’a pas d’importance, pourtant je ne peux pas m’empêcher de me poser la question. Quel est son ni- veau ? Est-ce une première de la classe ou au contraire le genre de fille assise au fond, contre le radiateur à attendre que ça se passe ? C’est peut-être une élève modèle, mais ce pourrait tout aussi bien être le genre d’asociale qui reste seule toute l’année. Les deux hypothèses sont plausibles, même si, d’instinct, je penche pour la seconde.
Hugo, lui, travaille de moins en moins bien. C’est mon meilleur ami, le seul que j’ai en réalité. En cela, notre déménagement a été une bonne chose pour moi : il m’a permis de le rencontrer. Il était seul, personne ne voulait s’asseoir à côté de lui. Certains m’ont même aler- té pendant la récréation.
— Tu ne devrais pas t’asseoir à côté de lui ?
— Pourquoi ?
— Tu ne devrais pas, c’est tout.
J’ai rapidement compris la cause de ces rumeurs. Hugo est bavard, extrêmement bavard.
En apparence, son débit de parole, son enthousiasme pour la vie en font un garçon égocen- trique et prétentieux. J’ai découvert une autre qualité essentielle à mes yeux : avec Hugo, on n’est pas obligé de trouver des sujets de conversation, et comme j’ai, quant à moi, des diffi- cultés à sortir de ma coquille, nous avons tout de suite fait la paire. Son niveau n’a fait que baisser depuis un an. Cela n’est pas du goût de ma mère. Elle ne veut plus que je le voie de- puis qu’il a failli redoubler sa quatrième. Quand elle est au bureau, je l’invite en cachette à la

maison et Marthe nous fait des crêpes. C’est un petit secret entre nous deux. Marthe pourrait se vendre pour moi, c’est même ma mère qui l’a dit.
L’idée que je puisse redoubler un jour est insupportable à ma mère. Elle se rassure en di- sant qu’il y a peu de chance que cela se produise. Je suis un très bon élève, un excellent même. Un premier de la classe. Elle dit que j’ai des facilités, que si je m’en donnais les moyens, je pourrais sauter une classe, devenir un élève exceptionnel. Seulement voilà, je n’ai aucune envie de devenir quelqu’un d’exceptionnel. C’est bien assez difficile de trouver sa place en étant quelqu’un de normal. C’est de ma faute. J’ai donné cette impression un jour à mes parents et depuis, je passe pour un chanceux qui a besoin de peu de travail pour arriver à ses fins. Un petit prince fainéant à qui il suffit de lire ses leçons une fois pour les connaître sur le bout des doigts. C’est sans doute mon air de me moquer de tout, mon sourire débonnaire qui donne cette impression. Ils ne voient pas les ongles rongés, les cernes qui se creusent, l’appétit qui diminue un peu plus chaque jour. Ils ne voient pas les trois kilos que j’ai perdus depuis la rentrée alors que je ne pesais déjà pas lourd. Ils ne voient pas les insomnies, ils ne sentent pas la pieuvre qui fait des roulis dans mon ventre. Ils ne voient pas, ils ne voient rien, mais je ne peux pas leur en vouloir. Moi non, je n’ai pas vu au début.

                                                                 Gudrun : 7/20

— Où est Gudrun ?
— À la fac.
Je me demande bien pourquoi j’ai fait appel à une jeune fille au pair. Une Allemande avec
de l’acné et des piercings plein le visage, qui ne parle pas un mot de français et passe son temps dehors… Henri me l’a bien dit que c’était une mauvaise idée. Cette gamine a l’air plus immature que Côme ! Je ne peux pas lui donner tort. La semaine dernière, j’ai reçu un appel de la mère de Gudrun. La femme a baragouiné en « allfranglais » qu’elle s’inquiétait de ne pas avoir de nouvelles de sa fille. Elle m’a demandé de veiller sur elle car c’est une fille trop gentille, qui peut faire preuve de naïveté parfois. Maintenant, je me retrouve avec deux en- fants pour lesquels m’inquiéter au lieu d’un. Mais je refuse de laisser Côme seul après les cours. Un adolescent livré à lui-même, ce n’est pas bon. Gudrun a dix-huit ans, elle m’a paru sérieuse au début, et je me suis dit qu’avec elle, il allait faire des progrès en allemand. En fin de compte, elle est là depuis quatre mois et c’est elle qui fait des progrès en français. Des pro- grès remarquables même ! C’est sans parler du temps qu’elle passe enfermée dans sa chambre sous les combles, ni des kilomètres que je dois parcourir pour que Frau Decker soit assurée que sa progéniture empiffre bien sa ration journalière de « currywurst », ces immondes sau- cisses bouillies qui baignent dans le gras, qu’elle dévore sur des petits pains blancs, les bröt- chen, des étouffe-chrétiens indigestes. Peu importe. J’aurais bien aimé qu’elle soit là. Je me suis habituée au fumet parfumé de la currywurst, au goût du curry qui se marie parfaitement avec la charcuterie et aux merveilleux brötchen. Mais surtout, elle aurait pu s’occuper de Côme, lui demander ce qu’il fichait, pendant que j’aurais pris un bon bain.
— Elle rentre à quelle heure ?
— J’en sais rien.
— Je n’avais pas noté ce cours aujourd’hui.

Il lève vers moi un regard perplexe. Il sent que je veux qu’elle le chaperonne. Il n’aime pas Gudrun, ni cette idée de jeune fille au pair. Il était contre. J’ai peur qu’il me le reproche en- core.
— J’ai besoin de lui demander quelque chose. Est-ce qu’elle a fait du rangement dans notre salle de bains récemment ? Je n’arrive pas à remettre la main sur mon coffret à bijoux, tu sais le coffret d’ébène incrusté de nacre que j’ai rapporté de Bali. J’ai regardé partout. J’y tiens énormément. Elle contient les perles que mamie m’a laissées, tu vois. Plus vos cadeaux avec papa. C’est mon petit trésor à moi. Je me demande bien où j’ai pu la… Côme ? Tu te sens bien ? Côme !
Je crois qu’il vient de s’étouffer avec sa salive. Il est rouge, on dirait qu’il va s’étouffer. Il finit par reprendre son souffle.
— Ce coffret, j’y tiens énormément. Tu ne l’as pas vu par hasard ? — Non, non.
— Tu crois que Gudrun aurait pu le ranger quelque part ?
— Je n’en sais rien.
Il me répond sans quitter des yeux la télé. Je lui trouve un drôle d’air tout à coup.
— On n’avait dit pas de télé en semaine, Côme.
Le pire, c’est que la télé est éteinte. C’est comme si son sixième sens venait de capter un
programme invisible pour le commun des mortels. C’est quoi ? Un nouveau jeu d’ados ? Il couve peut-être quelque chose ? Je m’avance, lui touche le front.
— Tu ne te sens pas bien ? Tu as mauvaise mine.
— Non, non, ça va.
La dernière chose dont j’ai envie ce soir, c’est de me mettre en colère. Pas après une jour-
née pareille ! À midi, j’avais enregistré deux absences injustifiées, une gastro, une bronchite, un enfant malade, trois retards, un blâme et une démission… Au bureau, comme à la maison, je dois jouer au garde-chiourme. Et tout l’après-midi, j’ai eu droit à la négociation annuelle avec les représentants du personnel. J’ai tellement parlé que j’en ai des ampoules à la langue. Depuis quinze heures, je ne pense qu’à une chose : prendre un bon bain et me masser les jambes avec l’élixir aux huiles essentielles qu’Henri m’a offert. J’y ai pensé toute la journée. J’ai senti le contact de l’huile sèche sur ma peau, la sensation d’échauffement sur les mollets quand je les frictionne pour bien faire circuler le sang. J’ai senti la marula et le gingembre qui montent à la tête. J’ai pensé à toutes ces choses pendant que je débitais mon refrain habituel,

que j’écoutais les doléances des uns et des autres. Et quand je rentre en terrain supposé paci- fique, voilà ce qui m’attend…
Côme a hissé sa carcasse d’adolescent qui doit peser une tonne à en juger par l’expression de son visage. Il s’est collé devant moi. Je devrais peut-être garder mes talons hauts quand je rentre du bureau. Il a pris quinze centimètres en un an, une tête et demie de plus que moi maintenant… Il va finir par me coller un torticolis. Et je sens bien que le massage à la marula va devoir attendre !
— On n’avait dit pas de télé en semaine Côme. On était d’accord là-dessus. C’est là qu’il a piqué sa crise.

Maths 3/20

C’est tout ce qui m’est venu à l’esprit. Il faut dire qu’elle se tenait là, devant moi, à me re- garder comme s’il y avait inscrit sur mon front : je ne suis pas celui que tu crois. Je veux dire, elle a toujours lu à travers moi avec ou sans mots. Et puis, elle a parlé de sa fichue boîte en bois. Elle a dit que c’était sa boîte à bijoux. Je pensais qu’elle ne contenait que des co- quillages. Je voulais juste l’embêter, lui rendre la monnaie de sa pièce pour l’histoire des ma- nettes. J’étais loin de me douter que cette petite boîte artisanale dénichée sur un marché pen- dant les vacances contenait un petit trésor. SON petit trésor comme elle dit. Les perles de culture de mamie, celles qu’elle a léguées à ma mère le jour de son mariage. Ma grand-mère nous a quittés il y a quatre ans et depuis, ma mère conserve son principal héritage comme une relique. Et puis, il y a des cadeaux de mon père. Tout ce que mon père offre à ma mère mérite- rait d’être enfermé dans le coffre-fort géant de Picsou ! Elle, elle les laisse moisir dans une vieille boîte en bois dans laquelle elle avait d’abord mis des coquillages ramassés sur la plage ! De l’or, des diamants, des saphirs…
Elle a bien vu que je me décomposais quand elle m’a parlé de cette histoire de boîte à bi- joux. Le problème, c’est que je ne retrouve plus cette boîte de malheur ! Quand j’ai regardé ce matin, elle avait disparu. Je l’avais glissée dans le tiroir de mon bureau, celui qui ferme à clé. Avec mes cahiers où j’écris parfois, quelques photos avec des copains et des lettres que mes parents ne doivent pas lire. J’y cache aussi un paquet de préservatifs que je me suis acheté juste avant de partir en colonie de vacances. Petit conseil d’Hugo parfaitement inutile : le pa- quet est intact, encore enveloppé dans son film protecteur avec le prix marqué dessus. Je suis incapable de dire où la boîte est passée. Je n’y comprends rien. Je suis certain, je veux dire ab- so-lu-ment certain de ne pas l’avoir déplacée ! La clé était dans la poche de mon jean que je laisse traîner au pied de mon lit. Je suis désordonné, peut-être, mais pas fou. La boîte aux co- quillages, je sais que je l’avais laissée dans le tiroir de mon bureau. Je voulais justement la remettre à sa place ce soir, ni vu, ni connu.

Quand elle m’a demandé si Gudrun avait mis sa fichue boîte quelque part, j’ai failli tout lui dire. Elle me regardait, désemparée. Et puis, elle m’a parlé de mamie, et là, je n’ai pas pu. Je ne pourrais jamais lui dire que c’est moi qui lui ai pris sa jolie boîte, que j’ignore où elle est aujourd’hui. Les perles de culture de ma grand-mère. Tout ça pour me venger d’avoir été pri- vé de manettes pendant vingt-quatre heures !
J’ai fini par lui dire :
— Je vais me coucher.
Elle m’a regardé monter dans ma chambre, interdite. C’est comme si elle venait de rece-
voir un jet de spray paralysant. Il faut dire que juste avant ça, j’ai complètement pété les plombs.

Côme : 3/20

Je n’ai pas dormi de la nuit. Dans la suite parentale feutrée, j’ai écouté l’écho de ses mots. Je les ai laissés me recouvrir tout entière. À quelques mètres de là, il a dû s’endormir. Dans sa chambre, dans son grand lit d’enfant. Le lit à barreaux a été remplacé quand il a eu deux ans et demi. Je l’imagine assoupi, le visage et le corps totalement abandonnés. Quand il dort, l’en- fant qu’il était resurgit. J’entends son souffle court, tiède. La chambre qui a changé de motifs. Des avions d’abord, des groupes de musique que je ne connais ni d’Eve, ni d’Adam mainte- nant. Il y en a un qui s’appelle « Section d’Assaut ». Celui-là, je crois qu’il pourrait l’écouter même avec les tympans percés, avec le sang qui lui coule des oreilles. Mais à part ça, qu’est- ce que je sais de lui ? Ses mots ! La façon avec laquelle il a crié :
— Non ! Arrête avec tes questions ! Laisse-moi tranquille ! C’est fini ! Fini, tu comprends ?
Qu’est-ce qui est fini ? Il me semble à moi que les choses ne font que commencer au contraire ! Sa vie, sa carrière… Une réussite à bâtir et, au bout, un sentiment d’effort récom- pensé. La violence avec laquelle il a hurlé rebondit contre ma tête de lit molletonnée. Et puis, il y a eu la note. Un trois sur vingt en maths. Au début, j’ai pensé à un trois sur dix. J’étais fu- rieuse. Mais il a crié : « Trois sur vingt ! Pas sur dix ! » Alors, j’ai cru que quelqu’un venait de me donner un coup de massue sur la tête. Bien sûr, j’ai dû réagir de façon excessive. Je n’ai pas eu besoin de parler, ou si peu. Il lui a suffi de voir ma tête.
J’ai hésité longtemps à monter le voir. J’aurais peut-être dû. Entrer dans sa chambre sans frapper, crier à mon tour. Je sais me mettre en colère, trouver le bon ton, quand il le faut. Je n’ai pas pu, comme paralysée par ses paroles si brusques. C’était une bonne idée d’aménager les combles, de créer ce magnifique escalier en fer forgé qui nous relie à l’espace de Côme. C’est l’expression qu’a employée l’architecte. Il nous a dit : ça vous fera de l’espace en plus, un espace spécial Côme. Ça m’avait fait rire à l’époque. Maintenant, il partage l’espace avec Gudrun qui occupe la petite chambre du fond. Ce soir, je le déteste cet escalier qui me sépare

de mon fils. Cet espace en plus, en fait, c’est de l’espace tout court. De la distance. Côme est monté se barricader et moi, je me suis retrouvée seule en bas.
Une cravate d’Henri tire-bouchonne au pied de l’escalier en colimaçon. Ce côté désordon- né m’a toujours exaspérée, ce soir plus que d’ordinaire. D’où lui vient cette habitude d’enle- ver sa cravate devant l’escalier, de la laisser traîner sur la rampe incurvée ? La cravate finit toujours au pied de l’escalier. Henri. J’aurais voulu qu’il soit là, qu’il me rassure. Il est sorti boire un verre avec un client, il va rentrer vers une heure du matin. Ce genre de rendez-vous s’éternise toujours. Le client n’est sûrement pas pressé de rentrer chez lui, de retrouver femme et enfants. Ils multiplient les verres. Henri n’a pas le cœur de refuser. Henri est souvent d’ac- cord avec les gens. Peut-être n’est-il, lui non plus, pas très pressé de rentrer. Peut-être a-t-il senti les ennuis. Il a de l’intuition. Il sent quand l’un de ses clients a des ennuis rien qu’en en- tendant le son de sa voix. Je lui ai laissé un message. Est-ce que tu peux me rappeler ? Il ne rappelle jamais. Comment ai-je pu l’oublier ? Au fond, j’ai toujours été seule. Même quand Henri est là, à mes côtés, que je lui parle, il ne répond pas. Ailleurs la plupart du temps, comme s’il s’ennuyait avec moi. Et cette façon de ne jamais répondre quand on l’appelle, même à ses amis, à ses parents… Il dit qu’il n’entend pas la sonnerie, ou qu’il n’arrive pas à mettre la main sur son portable à temps. Son côté féminin sans doute. Parfois, je me dis que, dans notre couple, c’est moi l’homme. Mon prénom a été choisi en hommage à Maureen O’- Hara que mon père adorait dans L’homme tranquille. Toute petite, je rêvais de rencontrer Sean Thornton mais je me suis trompée. Si Henri a un peu la dégaine de John Wayne, il n’est pas du genre à ramener son irlandaise de femme à la maison en la traînant par les cheveux. C’est moi qui m’occupe de mettre de l’essence dans la voiture, d’aller au garage pour changer les plaquettes de frein, de gronder Côme, de faire venir le plombier ou d’aller dire deux mots au voisin quand il laisse traîner ses poubelles dans la cour parce qu’il est incapable de se rappeler quels jours passent les éboueurs. Pendant ce temps, il traîne à son cabinet ou à des rendez- vous en ville en laissant son portable vibrer au fond de sa sacoche. Sa sacoche, c’est son sac à main. Encore son côté féminin. Sa mallette, il la trimbale partout, même pour aller au restau- rant. Une partie de sa vie se trouve à l’intérieur : téléphone, portefeuille, kleenex, médica- ments, bouteille d’eau, bouquin, déodorant… Manque plus que la trousse de maquillage ! Pourquoi il ne regarde pas son portable ? Je ne suis même pas sûre qu’il sache le faire fonc- tionner. Lire les messages, passe encore, de là à y répondre… Si seulement je savais où il est,

c’est moi qui le traînerais par les cheveux pour le ramener chez nous ! Seulement voilà, ce n’est pas Sean Thornton et on n’habite pas Innisfree…
Le miroir de la salle de bains me renvoie l’image d’une petite femme blafarde, un peu sèche. Une femme qui n’a plus rien à voir avec Maureen O’Hara. En fait, si on pense à elle quand on pense à moi, c’est plus en raison de mon prénom et de mon caractère bien trempé à la Mary Kate Danaher, que pour mon physique qui n’a jamais rien eu de celui d’une star de cinéma. Il n’empêche, je suis assez jolie quand je m’apprête. Mais ma tête ce soir est celle d’une femme de fin de journée, pas aussi pimpante que le matin. J’arrive à un âge où l’heure se lit sur un visage comme sur une horloge. Les contrariétés aussi. Comment les choses ont- elles pu m’échapper à ce point ? Un garçon si sage ! Un fils parfait, presque trop, qui fait une sortie de route. Il y a forcément une explication. Laquelle ? Accaparée par ma carrière, je n’ai pas été suffisamment à son écoute. Mais Côme n’a pas besoin qu’on l’écoute, en tous les cas, c’est l’impression qu’il donne. La jeune fille au pair est rentrée pendant que je cogitais dans la salle de bains. Je l’avais complètement oubliée.
— Bonsoir Mattäm.
Gudrun. Du lundi au jeudi, elle dîne avec nous. Cela fait partie du programme. Ingrid Ra- gueneau, la directrice de l’Association « Easy Pair » a bien insisté là-dessus : une jeune fille au pair doit être en immersion dans la famille d’accueil. Gudrun est le genre de fille qu’au- cune famille ne voudrait avoir en immersion. Peu importe, ça me rassure de savoir que Côme ne passe pas la soirée tout seul. De son côté, Gudrun perfectionne son français. Ce soir-là, ils auraient dû dîner tous les deux d’un petit plat de Marthe ou de currywurst. Même Ingrid Ra- gueneau n’aurait rien trouvé à redire. Ce soir-là, la dernière personne que j’ai envie de voir, c’est cette fille. Je n’ai pas envie de lui demander à quel cours elle a assisté, si elle a aimé, d’écouter ses explications qui n’en finissent pas, de la regarder manger une currywurst en s’en mettant plein les doigts et la bouche. Le gras fait luire le piercing qu’elle a sur la langue, ça coule le long de son menton en galoche pendant que le bijou de langue fait de brèves appari- tions entre des morceaux de saucisses et de pains prémâchés. Je me demande toujours comment elle nettoie tout ça après. L’hygiène bucco-dentaire semble être le cadet des soucis de Gudrun. Depuis la salle de bains, je lui ai lancé d’une voix un peu haut perchée, qui sonne faux :
— Bonsoir Gudrun. Mon mari a un dîner d’affaires et je suis un peu fatiguée ce soir. Vous pouvez prendre votre soirée pour aller au cinéma si vous voulez.

— Mais ce n’est pas wouik-ent ?
— Je sais bien Gudrun que ce n’est pas week-end, mais exceptionnellement, vous avez quartier libre.
— Quartier lipre ? Et Cômeux, il où ? — Dans sa chambre.
— Ah ? Fatigue aussi.
— Oui, fatigue aussi.
— Ah. Je peux prentre mon mange ?
— Bien sûr.
— Bon soirée alors Mattäm.
L’adolescente qui garde des adolescents a marmonné quelque chose d’inaudible, sans
doute un juron en allemand. Je crois qu’elle n’aime pas être seule. Puis, elle s’est enfermée dans la cuisine. J’ai entendu la porte du frigo qu’on ouvre et qu’on referme, un bruit de vais- selle. Elle doit se préparer un brötchen. À croire que le besoin qu’ont les occidentaux de va- rier leur alimentation n’a pas de prise sur cette fille. Je n’ai même pas pensé à lui parler de mon coffret à bijoux. Au même moment, Henri m’a envoyé un message. Il était coincé, je ne devais pas l’attendre.

Maths 3/20
Sa tête quand je lui ai annoncé ! Elle en a oublié l’histoire de la boîte aux coquillages. Bien sûr, je n’allais pas pouvoir jouer la comédie de l’élève modèle encore bien longtemps. Mais de là à imaginer que j’allais en l’espace d’un mois lui rapporter un trois sur vingt en maths ! J’aurais peut-être mieux fait de lui laisser un post-it sur le frigo, comme je fais d’habitude. Elle n’aurait même pas fait attention si ça se trouve. J’aurais mal écrit 3/20 et elle aurait lu 20/20. Comme d’habitude.
Un trois sur vingt en maths, y’a tout de même plus grave dans la vie, non ? À la voir, on jurerait que non ! On dirait qu’elle va avoir une attaque ! Elle m’a regardé comme si je lui parlais yiddish. Il devrait exister une méthode pour annoncer les mauvaises notes, une sorte de formule magique pour faire avaler la pilule en douceur à ses parents. Moi, je n’en connais pas, vu que, jusqu’à aujourd’hui, j’ai eu qu’à ouvrir la bouche, à annoncer mes notes et tout se passait bien. Il y a bien eu les haussements de sourcils, les soupirs que j’entendais à peine, les lèvres qui se pincent, le peut mieux faire qui apparaît parfois en rouge dans la marge et que ma mère imite à la perfection. Mais là, on est loin, très loin, du peut mieux faire. Ce serait plu- tôt : a intérêt à mieux faire que le prof de maths aurait pu inscrire dans la marge en rouge.
J’ai lu sur Internet qu’un garçon avait laissé un mot à ses parents, du style :
« Papa, maman, je suis parti. Ne vous inquiétez pas, je vais m’en sortir. Bien sûr, je n’ai pas d’argent, mais on va faire du stop avec Lara pour aller vivre dans le sud de la France. Lara, c’est ma copine, elle est enceinte. Mais tout va bien, on a décidé d’arrêter le crack. Une fois dans le sud – on sait pas encore où — on va acheter un chien pour faire la manche et évi- ter de se faire arrêter par la police. Lara accouchera à l’hôpital et trouvera bien un foyer d’accueil. Le plus difficile sera d’éviter qu’elle retombe dans la drogue, parce qu’avec un en- fant, c’est quand même déconseillé. Ce n’est pas la meilleure des solutions mais c’est la seule qu’on ait trouvée pour éviter de vous causer du tracas. Je vous donnerai des nouvelles régu- lièrement.

Votre fils.
PS : Bon, c’est une blague. En fait, j’ai eu un 3/20 en maths. Je voulais vous faire com- prendre qu’il y a plus grave dans la vie. »
Voilà, j’aurais pu écrire quelque chose comme ça pour détendre l’atmosphère. Mais, d’une, quelqu’un l’a déjà fait avant moi, et de deux, je suis pas sûr que ça l’aurait fait rire, la mienne de ma mère. Je me suis dit que j’allais lui faire ma voix d’outre-tombe, ou alors, me faire pas- ser pour malade. Souffrant, voilà. Elle dirait : « Tu étais souffrant, ça compte pas vraiment ». Hugo, c’est ce qu’il fait avec son père quand il prend des caisses. Le hic, c’est qu’il ramasse tellement de gamelles cette année qu’il va finir en soin intensif à l’hosto à force de se faire passer pour souffrant. Mettre tout sur le dos du prof, une autre technique. Ce prof, il est cin- glé. Je te l’avais dit ou pas qu’il était cinglé ? J’ai intérêt à trouver quelque chose si je veux que mon mal de ventre s’arrête. Un mal de ventre à rendre jalouse une mère qui attendrait des quadruplés.
Finalement, j’ai utilisé un mélange des trois méthodes : la voix d’outre-tombe, la petite forme et le coup du prof. Mais j’aurais pu utiliser n’importe quelle méthode, ça n’aurait rien changé. La pilule n’est pas passée. D’abord, elle comprend rien à ce que je lui dis. Elle me fait répéter une bonne demi-douzaine de fois. Et juste après, elle commence à dérailler. Je n’ai jamais autant flippé de ma vie. Je veux dire, voir sa mère perdre ses nerfs, je ne le conseille à personne. Elle s’est mise à tourner en boucle :
— Tu veux dire un trois sur combien ? C’était un QCM, comme l’autre jour ? Ne me dis pas que c’est un trois sur vingt ? C’est pas possible Côme ! Côme ! Côme ! !
Le pire, c’est que j’ai continué de fixer la télé éteinte. Y’a comme des parasites sur la para- bole : pas d’image mais une bande-son qui me rabâche le même monologue.
— Tu me fais marcher là ? T’as pas VRAIMENT eu un trois sur vingt en maths ? Côme ! Regarde-moi quand je te parle !
— Mais toute la classe s’est plantée ! Ce prof, il est cinglé, j’te dis.
Elle trouve rien à dire sur le moment. Un garçon qui l’a habituée aux meilleures notes de la classe, au meilleur tout court. Le petit surdoué. Pour lui, elle a prévu le plus prestigieux, le plus haut. L’ENA, HEC, Sciences Po… Mes études sont déjà payées, sur un livret à la banque. Comme mon permis de conduire et l’apport pour mon premier achat immobilier. Je me demande si elle a pas déjà choisi le prénom de mes enfants ! Elle a tout planifié depuis

longtemps. Pour moi, elle voit les choses en grand. Je n’ai aucun souci à me faire avec lui. Voilà ce qu’elle dit quand on l’interroge à mon sujet. Mon avenir est ancré dans son plan de carrière, indéboulonnable, imposant. Si les plans changent, c’est tout le parcours qui est à re- voir…
Quand elle est fâchée contre moi, j’ai droit à une avalanche de reproches. Maman, pour- quoi tu ne veux pas écouter ce que je te dis ? C’est vrai pour Grimal, le prof, il est taré. Ma- niaco-dépressif serait le terme médical approprié. C’est la rumeur qui court dans le bahut. Pour moi, il est cinglé, point barre. Un type de cinquante piges qui se laisse pousser les che- veux sur la nuque pour compenser ceux qu’il a perdus sur le sommet du crâne, qui prend même plus la peine de jeter une chemise qui a une tache de gras grosse comme le pif d’Hugo sur le devant, j’appelle ça un cinglé. Pour le pif d’Hugo, j’exagère, mais pas pour la tache sur la chemise de Grimal. Même si on dirait qu’Hugo est en train de se métamorphoser en rhino- céros, comme dans le bouquin d’Eugène Ionesco. Rhinocéros. Un truc de fou. J’aime pas lire les bouquins dont ma mère me rebat les oreilles : L’Assommoir, Eugénie Grandet et un tas d’autres pavés qui se retrouvent au milieu de mes chaussettes sales. Mais ce bouquin-là, Rhi- nocéros, je l’ai avalé comme un bol de corn flakes au petit-déjeuner. Je suis en train de penser au héros qui se mate dans la glace pour voir si sa corne a poussé quand elle me demande d’al- ler chercher mon livre de maths. J’ai faim. Le déjeuner de la cantine était mauvais et j’ai pas pu avaler une bouchée de quoi que ce soit en attendant de lui annoncer ma note. Mon ventre fait tellement de gargouillis que je brouillerais les ondes de la CIA. Je lui dis que je vais man- ger un truc avant et, à ce moment, je peux jurer que je suis plein de bonne volonté. Mais elle refuse. Merde. Je n’ai plus quatorze ans, j’en ai quatre. C’est le premier effet des mauvaises notes : vous remontez le temps. J’aurais préféré un truc plus fun, comme rencontrer Kurt Co- bain. À la place, j’ai droit à :
— Va me chercher ton livre de maths !
J’aurais dû obéir, la fermer. Point barre. On n’en serait pas là aujourd’hui si je n’avais pas sourcillé. Là, je sens bien, à son regard, que c’est plus tout à fait ma mère. C’est un ordre en- veloppé de chair, un robot glacial qui porte le visage et les vêtements de ma mère. Je suis un ange et, l’instant d’après, je ne suis plus qu’un moins que rien ? Ce n’est vraiment pas quelque chose à vivre. Mais je ne suis pas qu’un trois sur vingt, merde ! J’ai l’impression qu’une corne est en train de me pousser entre les deux yeux.

Côme : 3/20

Qu’est-ce qu’il fabrique ? Il va finir par être en retard. Des pas lourds dans l’escalier en fer forgé. Une démarche de pachyderme. Mon cœur bat la chamade quand il débarque dans la cuisine, des épis plein la tête et son sac à dos qui pend sur un bout d’épaule. Un presqu’- homme. Il m’évite du regard. Un presqu’homme qui veut s’envoler, s’échapper. Un désir d’indépendance, soit, mais si tôt ? Il ne s’installe pas pour prendre son petit-déjeuner, em- poigne une banane et fait mine de sortir sans m’adresser la parole.
— Côme !
Il se retourne.
— Hum ?
Je ne vais tout de même pas m’excuser. Il a écopé d’un trois sur vingt en maths, il m’a mal
parlé. Mais son regard me glace.
— Ton père te parlera ce soir.
— Hum.
Il pousse un soupir, lève les yeux au ciel. L’insolence brusque, inattendue. Qu’est-ce que
j’ai fait pour mériter ça ? Pas d’excuses, pas le moindre remords dans ses yeux légèrement globuleux. C’est même plutôt le contraire. Cela devrait porter un nom ce genre de comporte- ment. Le je-m’en-foutisme, l’impertinence à outrance… Je déteste que les choses m’é- chappent. Or Côme est en train de m’échapper.
— Tu prends racine Mo ?
Henri vient d’entrer dans la cuisine. La veille, il est rentré tard. J’ai à peine eu le temps de lui raconter qu’il ronflait. Et ce matin, il a la peau lisse, encore fraîche de la douche et de la lotion après-rasage citronnée avec laquelle il s’est frictionné. Prêt à reprendre du service. Des bilans, des déclarations, peut-être un nouveau dîner dehors.
— Je file, je ne suis pas en avance. Toi non plus, d’ailleurs. Il m’embrasse à la va-vite. Il m’évite lui aussi.

— Tu veux un café ?
— Mo, je viens de te dire que je suis en retard.
Il m’appelle comme ça quand il sent que les choses vont tourner au vinaigre.
— Tu lui parleras, dis ?
Il avale une gorgée de café. Trop vite, il se brûle.
— Tu ne vas pas remettre ça, Mo ? Déjà, cette nuit. Et maintenant, ce matin… Arrête un
peu Mo.
— Il vient de partir de toute façon.
— Déjà ? Bon, je suppose que je ne peux rien faire avant ce soir. Bon, je file.
Il part à reculons, sa mallette-sac à main serrée contre son torse, sans me quitter des yeux.
On dirait qu’il a peur que je la lui vole, sa précieuse mallette !
Trois sur vingt. Et sa façon de me répondre quand je lui ai demandé d’aller me chercher
son livre de maths ! Cette voix quand il a hurlé « NON ! ». J’ai lu quelque part que l’impres- sion, le ressenti d’un événement nous touche plus que l’événement lui-même. Peut-être que ma vision de la réalité est altérée, que je suis contrariée pour les mauvaises raisons. Je me fais toujours une montagne de tout, Henri le dit sans arrêt. Mais je suis sûre d’une chose, c’est que je ne connais plus qui est ce garçon qui vit dans ma maison. Bien sûr, la mue a fait son che- min. C’est presque un homme, je m’en rends compte. Je ne les ai pas vues venir ces vocalises masculines, pas plus que ce trois en maths d’ailleurs. Maintenant, il va passer son temps en- fermé dans sa chambre, son casque sur les oreilles. Silence radio. Un casque, j’en aurais bien besoin d’un, moi aussi, d’un autre genre. Un casque qui me protégerait contre les retours de bâton, contre les fils dociles qui se métamorphosent en lions.

— On est dans la lune, on dirait !

Maths : 3/20

Mademoiselle Delamal, ma prof de Français. Je me suis cogné contre elle dans le couloir. Elle porte une écharpe qui brille comme une guirlande de noël.
— Pardon…
Je bafouille, baisse des yeux remplis de larmes. Elle jette un œil sur la copie de maths que je tiens dans les mains. Le trois sur vingt, souligné trois fois en rouge avec le point d’excla- mation de Grimal. J’étais venu lui en parler, il a refusé. Je voulais tenter de me justifier, expli- quer que c’était un accident, que cela ne se reproduira plus. C’est ma mère qui m’a demandé de le faire. Elle dit que c’est une preuve de respect, que cela montrera ma motivation. J’ai eu la honte de ma vie. Hugo dit que je fais de la lèche, il n’est pas le seul. Le pire, c’est que Gri- mal m’a envoyé promener. Il m’a demandé de sortir d’un ton sec, me disant qu’il n’avait pas de temps pour s’occuper des imbéciles. Tout pour que je me sente le dernier des derniers des nuls. Au fond, on dirait que ça lui fait plaisir que je me sois planté. Je le soupçonne de me dé- tester parce que je suis proche d’Hugo qui se montre souvent insolent avec lui. Devrais-je re- noncer à mon amitié pour remonter la pente ? De toute façon, ça ne suffirait pas. Grimal me déteste aussi parce que je suis le fils de mes parents. Des notables, des richards, de sales bourges. Il est comme ça, Grimal, tout le monde le sait. Mademoiselle Delamal a planté son regard d’airain dans le mien. Elle peut être très sévère quand elle veut et je sens que je vais avoir droit à une salve de reproches. Au contraire, elle me parle doucement en me tendant un kleenex.
— Allons, allons. C’est un petit accident, ça peut arriver à tout le monde. — Ma mère se moque des autres. Côme Letellier n’a jamais d’accident. Elle me fixe gravement.
— Voyons, je suis sûre que ta mère peut le comprendre.

Je me suis souvenu de l’appréciation sur le bulletin : « Continue ainsi Côme, pour le bon- heur de tous, à commencer par le tien ! » L’agacement de ma mère quand elle l’a lue.
— Elle ne supporte pas que j’aie en dessous de quinze sur vingt. C’est la moyenne selon elle.
— Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? Tu devrais lui parler, lui expliquer ce que tu ressens.
Elle me regarde, me sourit.
— Côme, tu es un être unique, comme toutes les personnes qui entrent et sortent de ce col- lège tous les jours. Ta mère va finir par passer à autre chose.
— Vous ne la connaissez pas !
— Si ça peut te rassurer, je sors d’une inspection. J’ai dû donner un cours pendant qu’un type en costume cravate analysait tous mes faits et gestes. Je ne sais même pas quelle note j’ai eue. Tu vois, les profs aussi sont notés. En plus, je n’ai pas été vraiment brillante cette fois-ci.
Je sais qu’elle ment. Ses cours sont super.
— Écoute, j’aimerais beaucoup rencontrer ta mère. Tu peux lui dire ? Après son travail, même tard. Je l’attendrai.
— Pour lui dire que vous aussi, vous allez avoir une mauvaise note ?
Elle éclate de rire. Une mèche cendrée lui balaye le front.
— Non, parce que je suis ton professeur principal.
J’avais oublié ce détail. Dans mon malheur, une bonne étoile a fait en sorte que mon pro-
fesseur principal prenne le visage d’un ange.
À partir de ce jour, Mademoiselle Delamal est devenue mon alliée au collège. Elle doit
avoir une idée de ce que je vis chez moi. Depuis que ma mère sait, elle a baissé le rideau d’un coup. Quatorze années rayées à cause d’une seule mauvaise note ! Ma seule défense a été de crier. D’accord, j’y suis allé un peu fort. C’est à cause de sa tête quand je lui ai annoncé ma note ! Elle n’aurait pas réagi différemment si on lui avait annoncé que j’avais la typhoïde. Et ce ton avec lequel elle m’a demandé d’aller chercher mon livre de maths ! Qui sait, je serais peut-être redevenu Côme-vingt-sur-vingt-et-des-poussières si elle avait fait une autre tête. Après que j’ai crié, elle m’a regardé, je suppose que Mademoiselle Delamal dirait d’un air abasourdi ou quelque chose de ce style. Je n’ai jamais osé aller à l’encontre de sa volonté, al- lez savoir pourquoi. Mais là, avec mes quinze centimètres en plus et ma voix grave, je sens bien que je peux avoir le dessus, physiquement je veux dire. Elle ne l’a pas vu venir et je crois

bien que je lui ai fait un peu peur. Toujours est-il que depuis, elle me regarde différemment. En quelque sorte, je peux dire qu’avec mes centimètres en plus, j’ai aussi gagné le droit d’être écouté. Pour la première fois de ma vie. Le problème, c’est que je n’arrive plus à lui parler calmement, sans que la colère prenne le dessus. C’est comme si toute la frustration accumulée par le petit surdoué pendant des années avait fait surface d’un coup. Sans crier gare.